Le prix économique de la crise démocratique américaine

27 janvier 2022

La polarisation de la société américaine rajoute des incertitudes économiques alors que l’échéance des midterms de 2022 s’approche.

Le 20 janvier 2021, Joe Biden commençait son mandat de quarante-sixième président des Etats-Unis avec une promesse majeure quelques jours après l’invasion du Capitole par les partisans de Trump : réconcilier les Américains, et retrouver le sens du compromis nécessaire pour permettre un fonctionnement fluide des institutions du pays.

Un an plus tard, le constat est sans appel : la société américaine est plus fracturée que jamais. Non seulement la cote de popularité du président a chuté autour de 42% alors qu’elle était encore de 50% le 15 août dernier selon la compilation de FiveThirtyEight, mais les deux camps, démocrates et républicains, paraissent aujourd’hui incapables de dégager des positions communes, à part sans doute pour désigner la Chine comme le rival stratégique numéro un.

Résultat, les institutions du pays, conçues pour dégager des « majorités de projet » bipartisanes au fur et à mesure de la législature, sont largement paralysées.

Seules exceptions, le dispositif de soutien financier aux ménages en difficulté en pleine pandémie, au premier trimestre, et, en novembre, le volet « infrastructures » – pris en son sens restrictif : routes, pont, réseaux électriques et informatiques – du plan « Build Back Better », largement soutenu par la population du pays, qui a convaincu quelques républicains au Sénat et à la Chambre des représentants, permettant ainsi de faire passer ce plan de 1200 milliards de dollars.

Mais ces deux succès ne peuvent masquer les nombreux blocages qui témoignent du fossé de plus en plus large entre les deux partis voire même à l’intérieur du parti Démocrate : seuls deux républicains – Adam Kinzinger et Liz Cheney – ont accepté de participer à la commission d’enquête sur les événements du 6 janvier au Capitole, le plan « soutien social » de Build Back Better est bloqué au Sénat par Joe Manchin le très conservateur sénateur démocrate de Virginie Occidentale, et même le projet de loi visant à rendre le vote plus accessible pour les communautés fragiles n’a pu recueillir un soutien unanime des démocrates du Sénat.

Au-delà des interrogations politiques sur la solidité des équilibres démocratiques du pays, ces lignes de fractures accroissent les incertitudes économiques.

A court terme, c’est la question de la hauteur de la « falaise fiscale » qui menace de freiner considérablement l’activité dès le deuxième semestre. Alors que le déficit budgétaire sur douze mois, fin janvier 2022, atteindra 18% du PIB, il pourrait remonter à 10% ou même 8% du PIB en fin d’année si aucune mesure de soutien supplémentaire n’était votée. Soit une restriction de 8% à 10% du PIB en un an. De quoi envoyer les Etats-Unis en récession si la réserve fédérale mettait en œuvre sa rhétorique martiale contre l’inflation et resserrait sa politique monétaire à marche forcée à partir de fin mars.

A moyen terme, ce sont les midterms qui se profilent en novembre prochain et pourraient aggraver la situation en cas de victoire des Républicains.

Ce cas de figure est probable : histori-quement, depuis 1934, seuls trois présidents en place ont remporté ces élections : Roosevelt en 1934, Clinton en 1998 et Georges W Bush en 2002. Autant dire qu’avec 5 sièges de majorité à la Chambre et une égalité au Sénat, les démocrates ne partent pas avec les faveurs des pronostics.

Cela rendrait quasi impossible la poursuite des plans de relance sous le sigle de « Build Back Better ». Mais, plus largement, cela pourrait être un signal beaucoup plus sévère pour le monde économique et pour les marchés car c’est bien le financement de l’administration américaine via l’emprunt qui sera en jeu dans les premiers mois de 2023.

Le plafond de la dette US est en effet du ressort du Parlement. En décembre 2021 il a été remonté, après une longue bataille interne au parti démocrate, à 31400 milliards de dollars, permettant en théorie au Trésor américain de se financer jusqu’au début 2023. Compte tenu de l’âpreté des débats autour de la nécessité de poursuivre un soutien budgétaire actif à l’économie américaine, et surtout de la volonté de revanche des républicains chauffés à blanc par Donald Trump en prévision des élections de 2024, un accident budgétaire n’est pas à écarter en cas de victoire de ces derniers en novembre prochain.

Il reste donc à espérer, d’ici la fin de l’année 2022, soit un retournement inespéré et très improbable à ce stade, de la situation politique des démocrates permettant d’éviter une cohabitation, soit le retour d’un état d’esprit plus constructif dans les cercles partisans. L’amélioration attendue sur le plan épidémique au deuxième trimestre et une décrue possible de l’inflation au second semestre permettraient peut-être de détendre l’atmosphère. La stabilité du pays en dépend. Et le calme des marchés aussi.