Le temps des fragmentations

3 janvier 2022

La pandémie revient, les banques centrales cherchent le bon équilibre mais c’est bien la fragmentation qui domine. Au point de remettre en cause le resserrement monétaire annoncé ?

Depuis début décembre, le monde a semblé se replonger dans les affres de l’hiver 2020. La rapidité de circulation du variant omicron a incité les décideurs politiques du monde entier à multiplier de nouveau les mesures de restrictions et de fermetures économiques, tout en accélérant la cadence des campagnes de vaccination.

Ce retour de la pandémie est venu perturber les scénarios économiques de l’année qui s’ouvre. Dès le 16 décembre, la BCE revoyait à 4,2% contre 4,6% annoncé en septembre dernier, son estimation de la progression de l’activité en 2022 pour la zone euro. Sans se prononcer clairement sur le sujet, la Fed, la veille, s’accordait « entre trois et six semaines » pour évaluer l’impact de la nouvelle évolution du virus sur ses prévisions.

Nos indicateurs MMS Montpensier de Momentum économique pour la zone euro et pour les Etats-Unis, ont baissé en début d’automne et se stabilisent.

Pourtant, parallèlement à cette prudence sur les perspectives économiques, les décisions de resserrement monétaires se multiplient. Les banques centrales semblent en effet désormais avoir les yeux rivés sur l’inflation et chercher à réduire rapidement leurs programmes d’urgence déployés depuis mars 2020 et l’irruption de la Covid 19.

Des deux côtés de l’Atlantique, elles ont ainsi annoncé viser la fin des achats massifs « spécial pandémie » en mars 2022, dans moins de trois mois. La BCE repousse encore la perspective de hausse de ses taux d’intérêt – même si les débats se font plus vifs en son sein – mais la Fed n’hésite plus à évoquer le sujet pour le milieu de l’année. Et la banque d’Angleterre est allé plus loin en remontant d’un cran ses taux d’intérêt lors de sa réunion du 14 décembre.

 

Les MMS Montpensier
de Momentum économique
de la Zone Euro
et américain ont atteints un pic en mi-2021 et se situent autour de 60

Le paradoxe n’est qu’apparent. Toutes cherchent le bon équilibre entre la pression politique intense générée par la perte de pouvoir d’achat induite par la hausse accélérée des prix aux Etats-Unis (plus de 6% en rythme annuel) comme en Europe (au-delà de 4% pour la zone euro et de 5% au Royaume-Uni), et les incertitudes économiques croissantes liées au retour de la pandémie.

Pour l’instant, malgré les mesures annoncées, les politiques monétaires restent accommodantes. Notre indicateur Montpensier de conditions monétaires demeure ainsi encore bien orienté des deux côtés de l’Atlantique, quoiqu’en baisse sur ces dernières semaines.

La crainte des deux institutions monétaires est tout d’abord celle d’une erreur d’appréciation conduisant à casser la dynamique de croissance en pratiquant une politique monétaire trop restrictive trop vite dans un contexte assombri à court terme par le renouveau épidémique.

Et cette inquiétude est d’autant plus forte qu’avant même la prise en compte de l’évolution du contexte sanitaire, les indicateurs avancés d’inflation ne sont plus aussi flamboyants que fin octobre : depuis, le pétrole s’est stabilisé, les coûts logistiques ont corrigé depuis leurs plus hauts et les anticipations d’inflation chez les directeurs d’achats s’effritent.

Le deuxième obstacle qui se dresse sur leur route est celui de la fragmentation économique, et politique. Après l’union sacrée de 2020, la tendance à la désynchronisation n’a fait que croître tout au long de 2021.

Aux États-Unis, la fracture démocrates contre républicains, déjà béante lors de l’élection présidentielle, s’est encore accrue à mesure que se déployaient les politiques vaccinales. Même les perceptions économiques sont touchées par ce phénomène : dans les enquêtes menées par l’institut Gallup fin 2021 sur le moral des citoyens américains, les démocrates étaient majoritairement optimistes pour l’avenir tandis que les républicains étaient fortement pessimistes.

En Europe, la fracturation est visible dans les chiffres d’inflation, très forts en Allemagne et en Espagne, beaucoup moins en Italie et en France, ainsi que dans les rythmes de retour à meilleure fortune après la pandémie : la France a déjà retrouvé son niveau de PIB de fin 2019, l’Espagne en est encore loin.

Elle est également très sensible dans les équilibres financiers du Vieux Continent : les Pays-Bas sont déjà revenus en dessous de 60% de dette sur PIB, l’Allemagne touche les 80% tandis que la France et l’Italie sont au-dessus de 110%. Autant dire que le chantier des futures « règles budgétaires communes » s’annonce complexe.

 Plusieurs facteurs clés pourraient soutenir les marchés d’actions : la croissance des bénéfices est encore attendue entre +5% et +10% en 2022 après une année record en 2021 ; la valorisation des marchés européens est très raisonnable par rapport au niveau des taux d’intérêt et les banques centrales resteront supportives durant les mois à venir.

 Sans évoquer les événements géopolitiques, le rythme d’inflation et de propagation du virus restent bien entendu les variables aléatoires susceptibles d’engendrer un regain de volatilité.

Si tel n’était pas le cas, l’année des marchés se présenterait sous des auspices favorables. Bonne et heureuse année à tous !

 

 

Par Wilfrid Galand, Directeur Stratégiste